La guerre civile qui affaiblit l’Occident

Lettre de Londres mise en forme par Edouard Husson. Nous recevons régulièrement des textes rédigés par un certain Benjamin Disraeli, homonyme du grand homme politique britannique du XIXe siècle.

Ce que cache la comédie du sommet de La Malbaie

Ce sommet des sept aura mérité son nom, « La Malbaie ». Samuel de Champlain avait ainsi désigné l’endroit, lorsqu’il y planta le drapeau français, en 1608, à cause de la vase qui encombrait la baie, la rendant difficile à la navigation. Sans doute, pour ne pas être prisonnier de la signification des lieux, Emmanuel Macron aurait-il dû prêter attention au nom de l’hôtel où se déroulait le sommet, le Manoir Richelieu. Mais votre président n’avait visiblement pas décidé de se placer dans la continuité de l’histoire de France. Ni l’évocation de Richelieu, ni la litanie des toponymes français, ni le souffle encore puissant du Général de Gaulle au Québec ne l’ont inspiré au point de lui faire adopter une position d’indépendance nationale lors du sommet. Là encore, il aurait fallu prêter attention aux symboles. Avez-vous regardé, mon cher ami, les armes de la ville de La Malbaie? On y voit un aigle couleur d’or, dont le chef est surmonté de trois fleurs de lys! Si cela n,’était pas une incitation à se placer du côté du président américain et progressivement devenir indispensable dans les relations internationales en faisant de la France ce qu’elle est de par sa vocation historique, la grande médiatrice ! mais non, Emmanuel Macron a préféré rester partisan, solidaire de Justin Trudeau et des libéraux. Que le président français soit un libéral pur jus, à l’origine, qui le contestera? On est élu à la tête d’un parti. Pur produit de la haute fonction publique française ralliée à la « mondialisation heureuse », le président français a réalisé, lors de la campagne de 2017, le vieux rêve de Valéry Giscard d’Estaing: être élu au centre, sur un programme libéral et européen. Mais « le roi de France ne doit-il pas oublier les combats du duc d’Orléans? », selon la formule consacrée. Une fois élu, il faut prendre de la hauteur de vues. Votre président est aisément loué par vos médias pour sa présence sur la scène internationale. Mais à l’étranger – et de plus en plus en France – il commence à se murmurer que M. Macron n’obtient pas de résultats à la hauteur de l’énergie qu’il y met. A-t-il forcé Vladimir Poutine à faire quoi que ce soit? A-t-il obtenu que Madame Merkel fasse évoluer la vision allemande de l’euro? A-t-il modéré Donald Trump en quoi que ce soit concernant l’accord sur le nuclméaire avec l’Iran? Vous demandez-vous pourquoi? Il me semble que la raiuson en est assez simple: M. Macron ne donne jamais l’impression à ses interlocuteurs qu’il pourrait s’éloigner de la position libérale qui est la sienne. C’est aussi contreproductif avec MM. Trump et Poutine, qui ne voient pas que le président français soit prêt à faire du chemin vers eux qu’avec Angela Merkel, qui se dit qu’elle n’a pas besoin de bouger puisque son interlocuteur ne sort pas, fondamentalement, du dogme monétariste et libre-échangiste auquel tient l’Allemagne. Au fond, c’est bien pour cela que le sommet de La Malbaie a fini en farce: Macron, Merkel, Trudeau, ont pensé pouvoir se payer la tête de Donald Trump et continuer à professer leur credo libre- échangiste au-delà de ce qu’ils avaient négocié pour un communiqué final, qui devait témoigner d’un esprit de compromis.

Cette guerre civile qu’ont déclenchée les libéraux et dans laquelle ils s’acharnent.

Il est extrêmement impressionnant de constater que les libéraux ne bougent pas d’un iota, depuis le Brexit et l’élection de Donald Trump. Loin de les conduire au réalisme, le basculement que connaît actuellement une partie de de l’Occident les pousse à plus d’idéologie. Regardez comme la Commission Européenne, avec le soutien de Madame Merkel, mène les négociations sur le Brexit dans un esprit punitif: il s’agit de dissuader un autre pays de sortir de l’Union Européenne – et a fortiori de la zone euro. C’est le même état d’esprit qui maintient beaucoup de dirigeants de l’Union Européenne et des grandes organisations internationales dans l’illusion que M. Trump puisse être « empêché »; ou qui les empêche de traiter avec le président russe. Il y a en l’occurrence quelque chose de religieux dans l’attitude de tous ces libéraux. Ils mènent une guerre des croyances. le libre-échange est pour eux un dogme, tout comme l’absence de contrôle aux frontières pour les personnes ou le droit absolu de transgresser les codes éthiques. Si vous voulez identifier de manièrte quasi-infaillible, qui est libéral et qui ne l’est pas, posez la question du droit à limiter la liberté d’expression. Il fut un temps où être libéral était synonyme de générosité et de liberté. Mais aujourd’hui, cela veut dire traquer les fake news, c’est-à-dire en fait interdire potentiellement toutes les idées et les déclarations qui pourraient mettre en danger la domination des libéraux sur les leviers du pouvoir et l’organisation de la société. C’est une véritable guerre – guerre civile à l’échelle de l’Occident, guerre à l’échelle du monde – que mènent les libéraux. Ils l’ont déclenchée au lendemain de la chute du Mur de Berlin. L’effondrement du communisme soviétique les débarrassait d’un ennemi, le socialisme; ils ont décidé d’écarter par la même occasion le conservatisme. Contre l’évidence de l’histoire en train de se faire (nation et démocratie avaient été unies dans la lutte contre l’oppression socialiste), les libéraux ont décidé de s’opposer systématiquement à une organisation du monde fondée sur la liberté des peuples et la libre expression du suffrage universel. Que l’on égrène la sinistre dérie des guerres d’ingérence américaines ou que l’on analyse en détail la construction de l’Union Européenne et de la zone euro, on croisera toujours les mêmes tendances: mépris religieux de la souveraineté des Etats, haine métaphysique des frontières, idolâtrie des droits de l’individu, croyance dans la toute puissance de la création monétaire occidentale. Les libéraux sont engagés dans une véritable guerre de religion; Et plus les faits viennent contredire leur dogmatisme plus ils intensifient le conflit qu’ils mènent contre leurs ennemis. Les années 2007-2009 ont marqué un tournant, dans la mesure où la finance libérale est venue se briser sur la réalité de l’économie mondiale. Qu’à cela ne tienne: les dirigeants libéraux ont accru encore la création monétaire à l’origine de la crise, en limitant simplement le cercle de ceux qui y ont accès; ils ont poussé les droits de l’individu à leur paroxysme en faisant adopter l’idéologie du genre comme une sorte de doctrine officielle; ils ont ouvert les frontières aux mouvements de personnes comme ils ne l’avaient encore jamais fait; ils ont piétiné plus que jamais la souveraineté des Etats qui résistaient aux dogmes libéraux et qui avaient le malheur de ne pas être assez gros ni assez puissants pour dissuader d’une attaque.

De la riposte populiste à la reconstruction conservatrice?

Mis en coupe réglée par le dogme libéral, les peuples se sont partiellement révoltés. A beaucoup d’endroits, des mouvements sont nés, qualifiés – ou plutôt disqualifiés! – de populistes par les libéraux, trop heureux de pouvoir enfermer l’opposition dans une caricature. Tels Monsieur Purgon chez Molière ramenant toutes les maladies « au poumon », les analystes libéraux n’ont cessé de crier « au populisme ». Trump? Un populiste! Le vote pour le Brexit? Un vote populiste! La Ligue du Nord ou le Mouvement Cinq Etoiles? Des partis populistes! Viktor Orban? Un populiste! Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon? Des ,populistes! Poutine? …… Il s’est agi, bien entendu, d’une imposture intellectuelle. Ceux qui nous avaient expliqué contre tout réalisme qu’il fallait déclencher la guerre en irak, en 2003, pour voir la démocratie s’emparer du Proche-Orient; ou bien ceux qui nous avaient annoncé des millions d’emplois créés grâce à l’euro commencent seulement à devoir rendre des comptes. En sont largement responsables tous ces socialistes qui se sont ralliés au libéralisme par opportunisme après 1990; et tous ces conservateurs qui se sont laissés intimider par l’amalgame systématique entre l’amour de la patrie, le respect de la souveraineté, la défense des frontières, le souci de cohésion de la société, le respect du droit naturel d’une part, et « le fascisme » mis à toutes les sauces du terrorisme intellectuel d’autre part. Le socialisme a peu de chances dans le monde qui vient. d’abord parce que les spécimens encore existant – Corée du Nord, Cuba, Chine, Venezuela – sans que l’on veuille forcément les assimiler, ne donnent pas envie. Ensuite, parce que la révolution de l’information, et la maîtrise qu’elle procure à l’individu qui sait en faire le meilleur usage, conduisent inévitablement l’anti-libéralisme, s’il veut s’imposer, à faire toute sa part à l’individu. Enfin, parce qu’à l’âge de l’intelligence artificielle et des biotechs, le grand enjeu c’est la défense de l’humain contre tous les « meilleurs des mondes » que nous préparent les transhumanistes californiens ou les ingénieurs sociaux du parti communiste chinois. C’est bien pour cette raison que le parti conservateur britannique avait apparemment mis toutes les chances de son côté après le Brexit. Cependant, les tâtonnements de Madame May montrent bien le chemin qui reste à parcourir. Après un bon démarrage, quelle mollesse: tout devrait inciter à une nouvelle politique d’investissements industriels; au lieu de cela le gouvernement conservateur s’obstine à vouloir garder un accord de libre-échange avec l’UE. Tout devrait conduire Madame May à bien s’entendre avec Donald Trump; mais elle succombe à la terreur du « politiquement correct » et ne cesse d’afficher ses distances avec le nouvel hôte de la Maison Blanche. Un immense effort d’investissement dans l’éducation devrait être entrepris; mais notre Premier Ministre préfère s’engager dans une guerilla avec les universités sur le salaire des vice-chancellors. Alors que l’islamisme devrait être combattu avec la même détermination que le communisme autrefois – ne représente-t-il pas un mélange assez semblable de fanatisme idéologique et de subversion des sociétés où il cherche à s’implanter ? – Madame May fait refouler aux frontières ou arrêter des journalistes connus pour leur anti-islamisme sous prétexte qu’ils inciteraient à la haine. Tandis que tout devrait conduire Madame May à trouver une entente avec la Russie, grande puissance conservatrice, elle fait de la surenchère par rapport à Madame Merkel en termes de russophobie.

Retour sur un sommet manqué.

Mon cher ami, voulez-vous imaginer avec moi quelques instants ce qui aurait pu se passer à La Malbaie? Si Madame May était une Tory démocrate dans la grande tradition de Benjamin Disraëli l’Ancien et de Lord Randolph Churchill, n’aurait-elle pas dû imaginer de faire cause commune, au moins partiellement, avec Donald Trump? La question des tarifs douaniers n’est-elle pas essentielle à la réussite du Brexit? Pourquoi ne pas proposer à Donald Trump une relation commerciale privilégiée entre la Grande-Bretagne, le Canada et les EtatsUnis? Pourquoi ne pas essayer d’attirer le Japon, l’Italie et la France dans une discussion constructive? Pourquoi ne pas appuyer Donald Trump qui voudrait rouvrir « le G7 » à la Russie? On ne demande pas à Theresa May d’être une nouvelle «Dame de Fer »; simplement de réussir la reconstruction conservatrice pour laquelle elle a été portée au pouvoir. Il ne s’agit pas qu’Emmanuel Macron, de libéral, devienne conservateur; mais qu’il contribue à la désidéologisation du libéralisme. La vérité, c’est qu’un consensus eût été possible à La Malbaie, appuyé par une majorité autour de la table: Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Japon, Italie. Ces cinq là auraient pu isoler Justin Trudeau et Angela Merkel s’ils s’étaient obstinés à défendre le système en place. Au lieu de répéter de manière pavlovienne que tout est de la faute de Donald Trump, les observateurs devraient identifier la vraie responsabilité: l’obstination des libéraux à féfendre des croyances et un système de plus en plus éloigné des réalités de l’économie mondiale et des aspirations des peuples. Et ils devraient mesurer les conséquences d’une division artificiellement – mais brutalement – entretenue de l’Occident. La Russie n’a pas d’autre choix que de se rapprocher de la Chine. Celle-ci se sent poussée à mettre en place, pour se protéger du libéralisme occidental, un système néo-totalitaire. Quant au monde arabo-musulman, ses dirigeants se sentent autorisés à continuer de louvoyer entre l’islamaisme qui les menace directement et « la rue » toujours difficile à convaincre. Dans tous les cas, l’Occident, divisé par la guerre civile que mènent les libéraux contre leurs peuples, a du mal à se faire respecter dans le monde.

Je vous souhaite une bonne semaine

Fidèlement à vous Benjamin Disraëli

 

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Roger Scruton : «Être taxé de conservateur ? Un jour, ce sera une fierté»

Que veut dire être conservateur aujourd’hui ? Peut-on être à la fois libéral et
conservateur ? A l’occasion de la parution de son nouveau livre, le grand
philosophe britannique répond à ces questions pour Le Figaro Magazine et
défend une tradition intellectuelle en plein renouveau, bien que toujours mal
comprise et caricaturée.

LE FIGARO – Dans votre dernier livre Conservatisme, vous remontez aux sources de
celui-ci. L’émergence du conservatisme va de pair avec celle des Lumières.
Pourquoi?
Roger Scruton – Les Lumières ont privé les sociétés européennes de leurs certitudes
religieuses, et leur ont insufflé le goût de la liberté. L’idée du contrat social a bouleversé
les préjugés sur lesquels était fondée la légitimité de l’ordre politique: la vie sociale
n’était plus un héritage du passé mais un choix du présent, et un choix peut à tout instant
être annulé ou remplacé.
C’est à ce moment qu’est né le désir de conserver les coutumes, les structures et les
traditions jugées nécessaires à la conduite pacifique et civilisée du peuple. La liberté
n’est accessible qu’aux membres d’une société où l’ordre est respecté. C’est pourquoi la
soumission à un ordre traditionnel est le principe générateur des constitutions: c’est du
moins l’avis de Joseph de Maistre
, qui d’ailleurs était plutôt réactionnaire que
conservateur.

Le conservatisme est-il hostile au progrès?
Le progrès est une notion ambiguë: l’arc et les flèches sont un progrès comme la bombe
atomique en est un autre. Le conservatisme ne pense pas en termes de progrès, mais est
conscient qu’il est toujours plus simple de détruire que de créer. Il prétend qu’une
tradition n’est pas nécessairement mauvaise parce qu’ancienne et héritée, et qu’il vaut
parfois mieux la maintenir en l’adaptant que systématiquement la détruire au nom du
progrès. Le progrès a par exemple inventé la guillotine: tout un symbole! Elle est
l’instrument qui nous débarrasse des têtes gênantes, mais aussi avec elles de toute la
sagesse et du savoir qu’elles contiennent.
Où le conservatisme est-il né? Existe-t-il un conservatisme typiquement
britannique?
Le conservatisme est né dans le cœur humain ; il puise sa source dans la pensée
d’Aristote et de Cicéron, autant que dans les œuvres de Montaigne et de Montesquieu.
Mais comme véritable mouvement politique, je suppose qu’il commence par la
Révolution française et le grand essai d’Edmund Burke:Reflections on the Revolution in
France. Evidemment, ceux qui ont été influencés par Burke ont créé un conservatisme typiquement britannique, héritier des traditions anglo-saxonnes, et tout
particulièrement de celle du «droit commun» (common law), c’est-à-dire d’un droit fondé
sur une tradition sociale et non sur la puissance de l’Etat. Cette tradition permet
d’ailleurs de comprendre l’opposition des Britanniques à l’Union européenne dans sa
forme actuelle, et qui s’est exprimée à travers le vote du Brexit.

«Si se faire taxer de conservateur, de réac ou même d’homme de
droite est insultant, j’attends avec impatience le jour où l’on
pourra en être fier»

En France, le terme «conservateur» est péjoratif…
C’est regrettable que ce mot soit affublé d’une telle connotation! Mais fort heureusement,
la vérité ne suit pas la mode, et il faut toujours se rappeler l’histoire des termes
péjoratifs: le sens de certains d’entre eux a évolué au cours de l’Histoire. Ainsi les mots
«patriote» ou «citoyen» ont d’abord été employés dans un sens négatif,il suffit par
exemple de relire L’Education sentimentale pour s’en souvenir. Lorsque j’étais petit,
j’avais des cheveux roux et mes camarades de classe me surnommaient «Ginger Knob»,
j’étais d’ailleurs marginalisé comme si j’avais la peste. Et puis j’ai lu le magnifique roman
de Jules Renard, Poil de carotte, et mes cheveux sont devenus une source de fierté! Alors,
si se faire taxer de conservateur, de réac ou même d’homme de droite est insultant,
j’attends avec impatience le jour où l’on pourra en être fier, comme le sont aujourd’hui
les libéraux après avoir si longtemps été traînés dans la boue.
Existe-t-il une tradition conservatrice française?
Il y a bien sûr une vraie tradition conservatrice française: elle relie entre eux
Chateaubriand, Renan, Tocqueville, et depuis eux, encore Maritain, Thibon, Giono, Weil,
Poulenc, Valéry ou de Gaulle. Il y a finalement autant de penseurs français conservateurs
qu’il y a de figures au panthéon de la gauche: les nôtres sont seulement moins à la mode,
c’est tout. La France est un pays de tradition conservatrice, et elle l’est grâce à son
héritage catholique.

Au-delà du cas français, pourquoi le conservatisme est-il tant attaqué, et si mal
compris?
Je crois qu’au travers du conservatisme, on se révolte en fait contre l’autorité et la
contrainte, de la même façon qu’on s’en prend à ses parents, à ses professeurs d’école,
aux prêtres ou aux policiers. Ces attaques témoignent chez l’homme d’un instinct de
répudiation, d’une fuite devant le devoir. Le conservatisme a le malheur de rappeler les
êtres humains à leur devoir de protéger ce qu’ils ont reçu, au risque de le perdre. Le
socialisme ou le libéralisme sont bien plus généreux: l’un redistribue l’argent des riches,
quand le second offre aux hommes la liberté de faire ce qu’ils veulent ; le conservatisme,
lui, oblige et contraint, de même d’ailleurs que la noblesse.
Vous écrivez que «dans une société qui idolâtre l’inclusion, la seule phobie permise
est celle dont les conservateurs sont la cible».

Il me semble que les choses sont en train de changer. J’ai été très attaqué au début de ma
carrière, quand j’ai explicitement soutenu dans mes travaux une philosophie
conservatrice. C’était à cette période – les années qui ont immédiatement suivi 1968 – un
crime intellectuel que de défendre la civilisation européenne ou de satiriser les préjugés
socialistes et égalitaires de l’époque. Mais le fait qu’on m’accorde un si long entretien
dans Le Figaro Magazine est signe que les conservateurs ont enfin reçu la permission de
sortir, de temps en temps, de leur cachette et de goûter la vie des gens normaux.
Bien sûr, nous devons prendre des précautions, et ne pas trop déranger la paix sociale. A
condition que nous évitions les universités et que nous restions relativement discrets
dans les médias, on nous laisse tranquilles. La phobie du conservatisme est d’abord une
lubie médiatique, mais la plupart de nos concitoyens en sont heureusement tenus à
l’abri, et il leur arrive même de voter, chez nous, pour un parti nommé «conservateur»…
Les partis dits «conservateurs» sont souvent libéraux sur le plan économique. Peuton
réellement défendre le marché et le libre-échange comme principal fondement
de la société, et en même temps se dire conservateur?
Dès le début du mouvement conservateur, un conflit a éclaté entre le libre marché et le
conservatisme. Il importe que dans chaque société, des biens échappent à une logique
mercantile parce qu’ils sont tenus pour sacrés: on ne peut pas vendre, par exemple, l’amour, le corps humain, ou encore certains éléments patrimoniaux comme une ville
historique ou un beau paysage.

Margaret Thatcher, lorsqu’elle liquidait l’industrie britannique, était-elle
conservatrice?
Je ne crois pas que Margaret Thatcher ait liquidé l’industrie britannique: elle l’a libérée
de l’emprise des syndicats, pour la rendre de nouveau compétitive au niveau mondial.
Néanmoins, il est vrai que rechercher la compétition à tout prix sans se soucier des
demandes sociales des individus peut menacer durablement la paix sociale: il ne me
semble pas juste d’améliorer la compétitivité d’une entreprise et de licencier tous ses
ouvriers pour recruter une main-d’œuvre immigrée bon marché

Il en va finalement du libre marché comme du désir sexuel : il me
semble indispensable, mais à condition d’être en permanence
contrôlé, et parfois même réfréné»

C’est sans doute pour échapper à cet engrenage que les Britanniques ont
majoritairement voté le Brexit: ils ont refusé la liberté de circulation absolue des
capitaux et des marchandises, érigée par l’Union européenne au rang de religion dont le
libre-échangisme est le credo.
A ce modèle de société liquide, le conservateur oppose la permanence de l’enracinement
historique, celui qui nous relie à notre histoire, y compris personnelle puisque
l’enracinement nous ramène à notre enfance. Il en va finalement du libre marché
comme du désir sexuel: il me semble indispensable, mais à condition d’être en
permanence contrôlé, et parfois même réfréné.
On voit ici poindre un certain paradoxe. La liberté individuelle exige que l’individu soit
libre de circuler et d’échanger ; mais l’individu n’existe pas indépendamment d’un corps
social, et les libertés économiques, exaltées comme une nouvelle forme de religion,
menacent de plus en plus les liens sociaux et par là l’existence de l’individu. Après tout,
c’est encorel’histoire du péché originel: c’est parce qu’il a obtenu la liberté de se
déterminer lui-même et de faire des choix que l’homme a connu la chute.
Après le Brexit, y a-t-il eu une évolution de la doctrine du Parti conservateur en
Grande-Bretagne?

Après le Brexit, il y a eu certainement une évolution de la doctrine du Parti conservateur,
qui est de nouveau perçu comme le parti de la nation et le défenseur de la classe
ouvrière, comme le souhaitait il y a cent cinquante ans son fondateur, Disraeli. Les Tories
sont conscients de l’urgence de refonder l’idée d’appartenance nationale et l’attachement
au royaume et à la Couronne, car nous sommes quatre nations rassemblées en une par la
monarchie et par la langue que nous avons en commun.
Nous devons mettre en avant nos atouts pour reconquérir notre place dans le monde et,
en particulier, développer nos relations avec les pays anglophones, à commencer par les
Etats-Unis, le Canada, l’Australie, les Indes ou les pays africains du Commonwealth.
Enfin, il faut que le gouvernement se préoccupe de l’immigration, à présent que nous
avons repris pleinement possession de nos frontières.
En France, avant l’élection présidentielle, le conservatisme a connu une vraie
renaissance. Comment expliquez-vous ce regain d’intérêt, mais aussi cet échec?
Tout en politique est temporaire, hormis la sensibilité profonde d’un peuple. Il me
semble que les Français sont aussi mécontents de leur classe politique que les Anglais de
la leur. Ils sentent la France, pour laquelle tous (à l’exception de certains intellectuels de
gauche) ont un profond dévouement, menacée par l’immigration, par le terrorisme et par les syndicats qui prennent le pays en otage, et ils ne savent pas vers qui se tourner
pour obtenir un sauvetage. Alors le vote devient essentiellement expérimental et balance
sans cesse entre un vote de contestation ou un vote d’espoir.

«Il est maintenant devenu presque impossible de discuter
paisiblement et en toute sincérité de la question de l’immigration»

Vous écrivez que «la culture occidentale est menacée par deux ennemis: le
politiquement correct et l’islamisme»…
Le «politiquement correct» est une sorte de censure qui impose l’uniformité des opinions
et des comportements, autour des thèmes et des vérités idéologiques établies par la
gauche ; et en cela il interdit aux conservateurs de prendre part au débat public. Il est
maintenant devenu presque impossible de discuter paisiblement et en toute sincérité de
la question de l’immigration, sans courir le risque de passer pour un raciste. Le mot s’est d’ailleurs vidé de tout contenu précis, mais on ne cesse de l’employer à tout
bout de champ. L’islamisme nous menace d’une autre manière évidemment, mais il
prospère aussi sur le politiquement correct qu’il utilise comme arme pour nous faire
taire. La critique de l’islamisme nous expose à des poursuites pour islamophobie, et
certains écrivains ou journalistes français ont même dû subir des menaces. C’est tout
juste si l’on peut discuter des liens qu’entretiennent entre eux l’islam et l’islamisme sans
être condamné au silence.
Face au choc des civilisations qu’annonçait Huntington, le conservatisme est-il une
philosophie d’avenir?

Je ne suis pas convaincu par la thèse de Huntington. Le choc des civilisations ne peut
exister que s’il y a au moins deux civilisations en conflit. Mais les islamistes ne sont pas
une civilisation ; ils incarnent au contraire la destruction d’une civilisation, l’oubli de
l’héritage islamique et l’impossibilité de toute alternative. Nous devons, face à eux,
défendre notre civilisation et surtout notre héritage: le gouvernement laïc et la liberté
individuelle, pour commencer.
Etre conservateur, c’est d’abord accepter un héritage et considérer comme un devoir
urgent de le transmettre. Ce n’est là ni du chauvinisme ni de la xénophobie, c’est même
tout le contraire! Ce qui me frappe chez les islamistes, c’est bien souvent leur manque
total d’intérêt pour la culture islamique. Les écrits de Hafez, Rumi, Khayyam, la
philosophie d’al-Ghazali, d’Averroès et d’Avicenne, Les Epîtres de l’Ikhwan al-Safa, et une
centaine d’autres sources de sagesse et de raffinement semblent ne les avoir marqués en
rien, justement parce qu’il leur manque la vertu conservatrice, le désir de chercher ce
qui leur appartient et de l’aimer, commeme tient à cœur la culture anglaise et ce que j’ai
pu apprendre de la culture française.
Selon moi, le conservateur est d’abord celui qui vit résolument dans son époque, tout en
sachant prendre du recul – à la manière d’un anthropologue qui voit les choses de
l’extérieur. Il a de l’affection pour le passé, mais aussi de la tendresse pour le présent.

L’analyse de Dominique Berns

Pourquoi diable faudrait-il prendre la peine de lire un article académique rédigé à la veille de la Seconde Guerre mondiale par un économiste et philosophe né dans la capitale de l’Empire austro-hongrois à la fin du XIXe siècle ? Parce qu’en 1939, vivant alors à Londres – et devenu citoyen britannique –, Friedrich Hayek a fourni une analyse des plus lucides d’un futur qu’il n’osait peut-être imaginer – lui qui dénoncera, quelques années plus tard, la « route de la servitude » (comprenez : l’étatisation croissante de nos sociétés) – mais qui est notre présent, à nous Européens du XXIe siècle.

Le philosophe Philippe Van Parijs le démontrait brillamment lors d’une conférence à l’Institut européen de Florence à l’automne dernier. Sa communication, disponible sur Internet en anglais, vient d’être publiée, sous la forme d’un petit livre, en Italie : La trappola di Hayek e il destino dell’Europa (éditions Morcelliana).

En 1939, donc, dans un article au titre austère, « Les conditions économiques du fédéralisme interétatique », Hayek plaidait pour une fédération européenne, qui permettrait d’assurer la paix entre les nations, mais aussi d’imposer son utopie libérale et de laisser le champ libre à l’ordre spontané du marché.

La libre circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes – devenues les « quatre libertés » de l’Union européenne – sur un marché unique priverait les États de la capacité d’intervenir dans le fonctionnement de l’économie, de mener des politiques industrielle, fiscale, sociale et redistributive, expliquait Hayek.

Et cette limitation de la souveraineté nationale ne pourrait pas être compensée ou remplacée par une capacité d’action collective au niveau de la fédération, en raison des différences économiques entre les États membres et de l’absence d’un sentiment d’appartenance à un même peuple. « Un employé de la City sera-t-il prêt à payer plus pour ses souliers et son vélo pour aider les travailleurs belges ? », demandait Hayek.

Un employé de la City sera-t-il prêt à payer plus pour ses souliers et son vélo pour aider les travailleurs » belges ? », demandait Hayek en 1939

Le père du néolibéralisme a eu, semble-t-il, plus de flair que les pères fondateurs de l’Europe. On peut disserter sur l’harmonisation fiscale, mais c’est la concurrence qui prévaut. Et les beaux discours sur l’Europe sociale ne changent rien à la réalité. L’harmonisation, là aussi, tend vers le bas. Ainsi la Belgique a-t-elle assoupli la réglementation sur le travail de nuit pour s’aligner sur la législation hollandaise, espérant récupérer une partie de l’e-commerce qui avait spontanément choisi de s’installer aux Pays-Bas.

Cette dynamique perverse est-elle inévitable ? Philippe Van Parijs ne veut pas le croire, qui met en garde contre un « Brexit soft », lequel, en conservant au Royaume-Uni l’accès entier au marché unique, lui permettrait de saboter de l’extérieur – par la dérégulation et la concurrence fiscale et sociale – toute volonté (que beaucoup jugeront aujourd’hui hypothétique) de reconquête du marché par l’État.

Car si l’Union européenne n’est pas néolibérale par accident, elle ne l’est pas non plus, assure Philippe Van Parijs, par essence. Elle est ce que nous, Européens, en ferons. Mais c’est ce « nous », justement, qu’il convient de faire advenir, si l’on veut une autre Europe. Un peuple européen, donc.

Il faut assurément une langue commune, une « lingua franca » – que Philippe Van Parijs imagine être l’anglais (et pourquoi pas ?). Il faudrait aussi construire un imaginaire commun et ces corps intermédiaires, qui animent, dans nos pays, la dynamique démocratique.

Reste à voir sur quelles forces – et sur quels intérêts – les partisans d’une autre Europe pourraient s’appuyer pour sortir du « piège de Hayek », alors que les classes dirigeantes semblent décidées à profiter de la dynamique actuelle pour transformer le modèle européen.

Le temps presse. Dans dix ou vingt ans, l’Union européenne, incapable de corriger le développement inégal de ses régions, sera encore plus hétérogène ; son modèle social, loin de s’étendre aux nouveaux membres, aura régressé au sein des pays fondateurs ; et la capacité d’action des États, à défaut d’un réarmement fiscal, sera toujours plus réduite. Aurons-nous la force et l’envie de sauver l’utopie européenne ?

AIRBUS RISQUE DE TOMBER AUX MAINS DES AMÉRICAINS

Sous le coup d’affaires de corruption, le groupe aéronautique a lancé depuis deux ans une enquête sur ses agents commerciaux en utilisant un cabinet d’avocats new-yorkais. Au risque de mettre en péril l’entreprise. La confiance semble rompue entre le PDG

LE PARIS AIR SHOW, au Bourget, en juin 2017.

Le groupe aéronautique a lancé depuis deux ans une enquête sur ses agents commerciaux en utilisant un cabinet d’avocats new-yorkais. Sans en avoir averti les Etats français et allemand. Au risque de mettre en péril l’entreprise. Enquête exclusive.

L’ambiance est tendue, en ce vendredi 24 mars 2017, au nouveau siège opérationnel d’Airbus, à Blagnac, dans la banlieue de Toulouse. Une discrète réunion y est organisée entre les équipes du directeur juridique de l’avioneur européen, le Britannique John Harrison, et le management d’Airbus Helicopters, une des divisions du groupe d’aviation, autrefois filiale d’EADS dénommée Eurocopter. Autour de la table, les esprits s’échauffent. Objet de la rencontre : faire le tri entre les agents commerciaux qui ont participé à la finalisation de différents contrats. Ces « intermédiaires » qui

jouent souvent un rôle crucial dans les négociations commerciales entre industriels de la Défense et Etats clients, parfois dans des zones qualifiées avec pudeur « d’environnement à risques » : Moyen-Orient, Afrique, Asie…

Justement, sur le plan commercial, Airbus Helicopters a connu une année 2016 très difficile avec l’annulation d’un gros contrat avec la Pologne. Dans un contexte où le marché mondial des hélicoptères est particulièrement atone, l’entreprise, présente en France, au Bourget et à Marignane (où travaillent 8 000 salariés), envisageait l’automne dernier de procéder à de nombreux licenciements. Pour éviter le pire, son président, Guillaume Faury, a fait monter la pression sur ses équipes pour remporter d’autres marchés. Résultat, à Noël, un agent local a réussi à concrétiser un contrat avec le Koweït de 30 hélicoptères militaires Caracal, pour un montant de 1 milliard de dollars. Mais, malgré cette incontestable réussite, la direction centrale d’Airbus a décidé de ne pas payer cet intermédiaire ! « Il a pourtant fait un énorme travail, c’est lui qui a permis de récupérer le premier acompte auprès des Koweïtiens pour démarrer le contrat », nous confie l’un des cadres d’Airbus Helicopters. Une quarantaine de millions de dollars seraient en jeu. Depuis janvier, l’agent a relancé le groupe à de nombreuses reprises. Silence radio. Et, lors de la réunion à Toulouse, quand le responsable juridique de la division hélicoptères évoque une nouvelle fois le cas de l’agent koweïtien, il reçoit encore une fois une fin de non-recevoir. « Mais vous avez un format de lettre pour

L’OPÉRATION MAINS PROPRES DU PDG S’EFFECTUERAIT “AVEC BRUTALITÉ ET UNE CERTAINE ABSENCE DE MAÎTRISE”.

lui annoncer officiellement qu’il ne sera pas payé ? » demande alors le responsable juridique… Même réponse négative. Poussé à bout, ce haut cadre, d’ordinaire si flegmatique, se lève de son siège et quitte la réunion en claquant la porte… L’affaire de cet agent koweïtien, comme tant d’autres, se réglera devant un tribunal arbitral…

RÉSEAUX POLITIQUES

En réalité, depuis la fin de 2014, Airbus a tout simplement décidé de ne plus payer ses agents locaux, ou certains consultants et prestataires extérieurs, les « partners », comme on les appelle. La plupart d’entre eux sont en fait issus des réseaux historiques de l’industriel français Jean-Luc Lagardère, disparu en 2003, et de ses équipes. Un héritage commercial considérable dans de nombreuses parties du monde. Cette décision illustre la volonté du PDG d’Airbus, l’allemand Thomas Enders, de faire un grand ménage. Il a choisi de lancer, en 2015, un grand audit interne. Outre le choc suscité par cette initiative, ce sont des années de pratiques commerciales qui sont aujourd’hui remises en question, alors qu’Airbus est sous le coup de plusieurs enquêtes lancées par des organismes anticorruption, notamment le Serious Fraud Office (SFO), en Grande-Bretagne, ou le Parquet national financier (PNF), en France (lire l’encadré, p. 13).

Cette opération mains propres d’Enders est d’autant plus mal vécue au sein d’Airbus qu’elle se déroule « avec brutalité et une certaine absence de maîtrise », selon un des prestataires du groupe aéronautique. Des témoins racontent que les auditeurs passent au crible les ordinateurs et les téléphones portables des cadres dirigeants avec collecte systématique de leurs données informatiques. Même topo pour les agents extérieurs, qui sont obligés de transmettre l’ensemble de leurs rapports d’activité (et donc leurs réseaux…) « Les gens sont scandalisés qu’on prenne leurs carnets d’adresses, leurs disques durs… » rapporte l’un d’eux. Une centaine de contrats seraient aussi concernés par des investigations plus poussées, notamment en Chine, en Turquie, en Corée, au Moyen-Orient. En retour, les plaintes d’agents contre Airbus se multiplient. « Le vrai sujet, c’est la disparition industrielle d’Airbus à terme, avec ce vrai pillage d’ information ! » s’emporte un autre.

A travers cet audit exceptionnel, certains secrets du groupe aéronautique pourraient-ils tomber entre de mauvaises mains ? « On a violé toute la politique commerciale du groupe. En bazardant nos réseaux, Airbus devient aveugle dans tout un tas de pays compliqués. C’est comme si le groupe avait perdu d’un coup la compréhension de ces marchés potentiels. C’est une perte considérable », déplore de son côté un commercial du groupe.

Thomas Enders, qui a décidé de lancer cette procédure d’audit sans même avertir les autorités françaises et allemandes (l’Etat français est actionnaire d’Airbus à 11,11 % ; l’Etat allemand à 11,09 %), ne pouvait donc ignorer ce risque. Il ne pouvait pas, non plus, ignorer qu’avec cette enquête interne les grands contrats historiques du groupe aéronautique avec leurs lots de commissions et rétrocommissions liées aux réseaux politiques de

la République française et de l’Etat fédéral allemand seraient exhumés. Mediapart estimait celles-ci, la semaine dernière, à plusieurs centaines de millions d’euros. « En prenant une telle décision, il revenait sur toute la période de Jean-Paul Gut [directeur de l’international chez EADS de 2000 à 2007], un des fidèles de Jean-Luc Lagardère, qui connaît tout des secrets du groupe, de la période de la banque Arjil et de Matra, de Taïwan, aux contrats au Qatar, en Arabie saoudite ou en Libye. C’est comme si vous ouvriez un placard et qu’ il y avait 12 squelettes qui vous tombaient dessus ! » ironise un expert des dossiers de défense.

LA LOI DE WASHINGTON

Mais l’initiative du PDG du groupe aéronautique suscite une autre question. Pourquoi a-t-il décidé de confier ce fameux audit à un cabinet d’avocats new-yorkais, Hughes Hubbard & Reed, qui a une antenne dans la capitale française près de la place de l’Etoile ? Très proche des milieux démocrates américains, ce cabinet a également travaillé par le passé pour KBR, une filiale de Halliburton, la société pétrolière très liée aux réseaux néoconservateurs sous la présidence de George W. Bush. « Du côté des services français, tout le monde a été alerté, la DGSE, la DGSI, le secrétariat général de la défense nationale, mais personne n’a vraiment réagi, ils sont tous tétanisés à l’idée que les vieux dossiers sortent et, au final, personne n’a anticipé les difficultés… » se désespère un industriel de la défense.

Chez l’avionneur européen, un haut cadre reconnaît que « le fait de passer par des avocats extérieurs pour cet audit augmente la vulnérabilité de l’entreprise. En ouvrant nos archives, cela intéresse forcément des gens. Mais si nous avions pris un cabinet bien de chez nous, on se serait retrouvés avec la même problématique. Vous savez, les Américains ont des agents de toutes les nationalités… » Sauf que, dans le cadre du droit américain, tout juriste a l’obligation de dénoncer à son administration tout manquement à la loi de ses clients, ce qui n’est pas le cas dans le droit français. En d’autres termes, si les Américains découvrent des manoeuvres frauduleuses en épluchant les contrats d’Airbus, ils devront en informer la justice américaine… De quoi accroître la vulnérabilité de l’entreprise… Sollicité par Marianne, le groupe aéronautique n’a pas souhaité communiquer. Selon nos informations, le groupe aurait déboursé près de 180 millions d’euros en honoraires pour réaliser cet audit.

En réalité, Hughes Hubbard & Reed est l’un des deux seuls cabinets d’avocats présents à Paris réellement reconnus par les institutions américaines pour travailler sur des dossiers de « compliance » (« conformité »), dans le cadre de la loi fédérale contre la corruption, la Foreign Corruption Practice Act (FCPA), qui s’impose de plus en plus en dehors des Etats-Unis, sans que cela ne provoque une réaction forte et coordonnée de l’Union européenne. En effet, le Department Of Justice (DOJ), bras armé du procureur américain, frappe désormais à peu près partout dans le monde (dans son esprit, le fait d’utiliser le dollar, un serveur informatique, une puce électronique ou un satellite de communication américains le rend compétent !), comme les sociétés françaises Alstom, BNP, ou Alcatel ont pu s’en apercevoir à leurs dépens ces dernières années… (lire l’encadré, p. 13).

Si la lutte contre la corruption est un objectif de salubrité publique, doit-elle pour autant se faire aux dépens des intérêts français et européens ? « Les Américains ont pris l’ habitude de s’attaquer aux moeurs commerciales de nos entreprises en imposant leur droit contre la corruption – ils appellent cela la compliance –, sans forcément l’appliquer à eux-mêmes », nous explique ainsi un juriste expert. « On s’attend que les investigations durent quelque temps, probablement des années », avait ainsi affirmé, début juin, Thomas Enders au Wall Street Journal. Une déclaration étrange, d’autant qu’il reconnaissait aussi que le groupe devait faire face à de « sérieux problèmes de compliance » ! « Dans toute cette histoire, Enders cherche surtout à garantir son immunité. En interne, il appelle ça « la purge » », raille ainsi l’un des rares hauts responsables français de l’ancienne majorité à accepter de nous parler.

Toujours est-il que pour mener cette opération « mains propres » et apparaître « compatible » aux

“LES AMÉRICAINS ONT L’HABITUDE DE S’ATTAQUER À NOS ENTREPRISES EN IMPOSANT LEUR DROIT CONTRE LA CORRUPTION.”

yeux des Américains, le PDG d’Airbus a fait appel à un Britannique, John Harrison, devenu en 2015 directeur juridique et secrétaire général du groupe. En réalité, il s’agit d’un ancien responsable juridique de la maison EADS, parti entre-temps chez Technip, fleuron français de l’ingénierie du pétrole (les raffineries, les plates-formes…) devenu américain, en 2016, dans l’indifférence générale… Dans ses précédentes fonctions, chez Technip, Harrison s’occupait déjà avec zèle de la sacro-sainte « compliance ».

BERCY OUVRE LE PARAPLUIE

Pour l’heure, chez Airbus, l’audit qui a été mené conjointement avec le Français Marwan Lahoud, l’ancien directeur de l’international et de la stratégie du groupe, a déjà livré quelques conclusions. Il a ainsi amené la direction juridique à constater différentes anomalies dans les déclarations envoyées à l’organisme britannique qui assure les crédits à l’exportation, l’UK Export Finance (Ukef), l’équivalent de la Coface française. Parmi ces anomalies, des inexactitudes sur certains montants de prestations d’agents, ou des oublis de déclarations d’intermédiaires pour certains contrats… De sérieuses erreurs, mais « pas de soupçons de corruption », selon un cadre d’Airbus.

Néanmoins, John Harrison, le directeur juridique d’Airbus, a dénoncé ces anomalies auprès du SFO britannique, début 2016, lequel a immédiatement diligenté une enquête : « En fait, dans un premier temps, c’est bien Airbus qui a saisi le SFO ! Sur ce dossier, les Britanniques n’ont pas été à l’ initiative. Ils n’ont pas déclenché eux-mêmes leur enquête. Et l’Etat français n’a rien vu passer ! » assure un bon connaisseur du dossier côté Airbus.

A l’été 2016, quand le SFO annonce officiellement son enquête sur Airbus, il est déjà trop tard pour arrêter le processus « livres ouverts » chez l’avionneur. Bercy, qui a la tutelle sur le groupe aéronautique, via l’Agence des participations de l’Etat (APE), va d’ailleurs suivre le même chemin que les Britanniques. Au nom de l’article 40 du code de procédure pénale, qui oblige tout fonctionnaire à dénoncer tout crime ou délit dans l’exercice de ses fonctions, les services du ministère vont saisir dès l’automne 2016 le PNF. « Ah, pour ouvrir le parapluie, ils sont bons ! ironiset-on du côté de l’hôtel de Brienne, le ministère des Armées. L’Etat a totalement été aveugle sur le sujet. Nos représentants ne voient rien. Le président du conseil de surveillance d’Airbus, Denis Ranque, ne voit rien non plus. Au final, on ne sait rien, et il n’y a aucun pilotage de notre prise de participation dans le groupe. Bercy préfère regarder ailleurs et se réfugier derrière la loi Sapin 2 sur la transparence, la lutte contre la corruption et la modernisation de la vie économique… » Selon un ancien conseiller du gouvernement, Catherine Guillouard, une énarque récemment nommée à la présidence de la RATP, et qui faisait office de représentante informelle de la France au conseil d’administration d’Airbus, n’a jamais fait remonter une seule information auprès de l’Etat…

DES CADRES ÉCARTÉS

Au sein de la direction d’Airbus, l’heure est également à l’ouverture des parapluies. Dans les milieux de l’aéronautique et de la Défense, certains initiés craignaient pour Airbus une amende du SFO de 6 milliards de livres… Désormais, ladite amende pourrait se monter à « seulement » 800 millions ou 1 milliard de livres. Cette nouvelle estimation est justement le fruit de la collaboration active du groupe avec les autorités britanniques, selon un cadre d’Airbus : « Les méthodes du SFO sont très hypocrites. C’est à l’anglo-saxonne. Ils vous incitent en fait à procéder vous-même à l’enquête, à coopérer. Résultat, vos avocats vous poussent à être le plus transparent possible. Vous pouvez aussi décider de tout fermer comme Alstom par le passé, mais un beau matin vous voyez débarquer les polices anglaise et française… » Une forme de chantage, en somme, dont la conséquence la plus immédiate est tout de même la neutralisation du réseau historique d’Airbus. De même, l’ensemble des crédits exports, que cela soit en Grande-Bretagne, en France ou en Allemagne, sont actuellement interrompus.

Pour ne rien arranger, certains cadres historiques du groupe ont été écartés depuis deux ans, comme Jean-Pierre Talamoni, qui dirigeait jusqu’en 2015 le Strategy & Marketing Organisation (SMO), un département hérité de l’époque de Jean-Paul Gut, spécialisé dans les « grands contrats » internationaux, et depuis supprimé. Le financier du SMO, Olivier Brun, surnommé au sein du groupe « le notaire », a également été remercié par la direction actuelle. Selon la lettre Intelligence Online du 7 juin, ces deux piliers historiques ont été récem-

“LE GOLEM A ÉCHAPPÉ À SES MAÎTRES ET IL EST DÉSORMAIS HORS DE CONTRÔLE.” UN BON CONNAISSEUR D’AIRBUS

ment entendus par les enquêteurs du PNF : « La stratégie du groupe est claire : se retourner contre ses propres cadres ayant signé des contrats dans des environnements à risque, et ce, afin d’épargner le management en place », estime la lettre d’information.

« Le Golem a échappé à ses maîtres, et il est désormais hors de contrôle », estime ainsi un bon connaisseur d’Airbus. Déjà, parce que la plupart des contrats en cause ont été contresignés par de nombreux hauts cadres, et parce que, dans certains pays, les ventes commencent à fléchir, même si un cadre nous assure, un brin bravache : « On pensait ces agents indispensables. En fait, on fait sans eux. Le monde change, on ne fait plus de commerce international comme il y a vingt ans. » Début juillet, le groupe a ainsi annoncé la vente de 140 avions en Chine pour 23 milliards de dollars.

AMBITION INTERNATIONALE

Mais c’est surtout le départ, en février dernier, de Marwan Lahoud, puissant directeur de l’international et de la stratégie, et cofondateur d’EADS, qui a ébranlé les équipes, et jusqu’au coeur de l’Etat français, qui conservait jusqu’alors, grâce à ce pilier d’Airbus, un lien privilégié au sein du groupe. « La France a beaucoup perdu dans le dispositif. Tout ceci nous file entre les doigts », commente un acteur de la Défense. Ainsi, Fabrice Brégier, patron des avions civils Airbus (la division historique qui assure 74 % du chiffre d’affaires) et considéré ces dernières années comme le numéro 2 du groupe auprès d’Enders, vient de voir ses prérogatives rabotées : le Français de Toulouse ne chapeautera désormais plus les réseaux commerciaux, la stratégie et le marketing. Au point que certains au sein du groupe se demandent si Brégier va encore rester longtemps, d’autant que GDF-Suez l’aurait démarché ces dernières semaines.

« A une crise commerciale pour Airbus s’ajoutent donc une crise de gouvernance et une crise indus-

trielle », souligne un expert aéronautique. Depuis son arrivée à la tête du groupe, en 2012, Thomas Enders a transformé à marche forcée l’organisation du constructeur aéronautique qui compte aujourd’hui 134 000 salariés dans le monde (66,6 milliards d’euros de chiffre d’affaires). D’un conglomérat industriel rassemblant plusieurs structures indépendantes (EADS), où l’Etat français disposait encore d’une influence certaine, le PDG allemand, surnommé « Major Tom » du fait de son passé d’officier parachutiste, a réussi en cinq ans à en faire un groupe intégré sous la seule marque Airbus (lire l’article, p. 17) qui a, selon lui, une vocation globale : « C’est l’un des atouts d’Airbus d’ être, dans son ADN, véritablement international et de savoir profiter de la diversité mondiale pour en faire un avantage compétitif », expliquait-il l’année dernière aux Echos. Dernier épisode de ce projet : la fusion, en début d’année, de la filiale historique d’aviation civile Airbus avec le reste du groupe pour tenter de supprimer des « doublons », avec plus de 1 000 suppressions d’emplois à la clé.

MISE EN GARDE

« Enders a réorganisé l’organigramme en centralisant tout sur lui, et il fait tout pour assurer son indépendance, il ne veut dépendre ni de la France, ni de l’Allemagne », déplore un haut fonctionnaire français. L’aéronautique fait pourtant partie des industries stratégiques, composantes essentielles des enjeux modernes de souveraineté. Et, à l’heure où Airbus traverse également des difficultés industrielles (retards répétés sur le programme de l’A400M, l’avion de transport militaire, retard de livraison de l’A350, mauvaises ventes de l’A380), l’avenir du groupe aéronautique est devenu l’un des sujets prioritaires de discussion entre Emmanuel Macron et Angela Merkel. Selon nos informations, le président français et la chancelière allemande comptent faire entendre fortement leur point de vue à Thomas Enders dans les prochains mois. Ils envisagent même de bouleverser le contrôle du groupe. En mars dernier, en pleine campagne présidentielle, le candidat Macron, dans son discours sur les questions de défense, avait ainsi rappelé aux grands groupes du secteur qu’il veillerait « à ce que le poids de la France dans leur management soit cohérent avec les emplois présents sur notre territoire ».

Des propos qui visaient manifestement Thomas Enders et ses rêves de bâtir une société transnationale dont la stratégie serait d’abord indexée sur le cours de Bourse. Au moment où le président de la République a rappelé sa volonté de relancer des programmes industriels dans le cadre de la défense européenne, la stratégie d’Enders, qui fonde, lui, tous ses espoirs sur le marché civil américain où se dessine un prochain renouvellement des flottes des compagnies aériennes, sera-t-elle encore d’actualité ? Enders, qualifié d’« Américain » par un acteur de la Défense,

n’a jamais caché ses positions atlantistes. Membre du comité de direction du groupe Bilderberg et de l’Atlantik Brücke (« Pont atlantique », en allemand), une association patronale qui prône le resserrement des liens entre les deux rives de l’Atlantique dans tous les domaines, le PDG a comme objectif prioritaire le développement d’Airbus aux Etats-Unis. C’est aussi dans ce cadre qu’il a lancé le vaste audit de compliance de son groupe. Dès 2015, il avait ainsi inauguré une usine Airbus à Mobile, dans l’Etat d’Alabama (en plus de son usine à Tianjin, en Chine), et même un centre de recherche ultramoderne à San Jose, dans la Sillicon Valley, dirigé par un ancien de Google et de l’agence de recherche du Pentagone, Paul Eremenko. Pour assurer son pôle R& D à Toulouse, Airbus a aussi débauché en début d’année un ancien du prestigieux Massachusetts Institute Of Technology (MIT), l’ingénieur Olivier de Weck.

Enfin, pour augmenter les cadences de production de son A350, le groupe n’a pas hésité à faire appel à Palantir, une discrète start-up américaine spécialisée dans la big data (l’analyse d’énormes volumes de données numériques), une entreprise aidée par le fonds d’investissement de la CIA (la société a également remporté un autre marché en France avec la… DGSI).

Mais tous les moyens sontils bons pour qu’Airbus gagne la future compétition mondiale face aux Chinois de Comac, qui viennent de lancer le C919, un moyen-courrier qui dispose déjà de 570 commandes, et qui pourrait lancer, dans trois ans à peine, un long-courrier, le C929, concurrençant directement l’A350 ou le B787 ? Car le groupe Airbus ne doit pas oublier sa vocation européenne : « Il n’y a aucune raison pour qu’Enders fasse la pluie et le beau temps tout seul », prévienton aujourd’hui dans les milieux de la défense français. Une vraie mise en garde.